Section I — La ligne tracée à Cannes.
En avril 2026, le Festival de Cannes a tracé une ligne. Les films entièrement générés par l'intelligence artificielle — de bout en bout — ne seraient pas admis en sélection officielle. La ligne était nette. La présidente du festival l'a dite sur scène, et la salle a compris. Quelque chose venait d'être tranché, et autre chose venait de s'ouvrir.
Section II — La ligne tracée chez nous.
Deux semaines plus tôt, à Paris, une deuxième ligne avait déjà été tracée. La France avait voté une loi encadrant les réseaux sociaux pour les moins de quinze ans. L'interdiction australienne pour les moins de seize ans était entrée en vigueur quelques mois auparavant. Les Pays-Bas avaient banni les téléphones des classes du secondaire. L'Espagne préparait sa propre mesure. L'Online Safety Act du Royaume-Uni était déjà en application. Une douzaine de pays, la même semaine, la même réponse : pas pour eux, pas encore.
L'argument derrière ces lois n'est pas que les écrans seraient mauvais. C'est celui que bien des parents ont fini par reconnaître — le fil algorithmique capte l'attention sans rien rendre en échange, surtout pas la place d'auteur. Des filles anxieuses, des garçons repliés sur eux-mêmes, le sommeil grignoté par le défilement. Les pays ont raison de réagir.
Section III — Le vide que laissent les interdits.
Il nous reste donc une génération à qui l'on a dit ce qu'il ne fallait pas faire, sans encore lui dire ce qu'il fallait faire. Le téléphone a été retiré. Le festival de cinéma a été tenu à l'écart de l'algorithme. Les deux gestes sont justes. Les deux gestes sont incomplets. Un adolescent dont on a éteint le fil ne devient pas lecteur pour autant. Une caméra n'apparaît pas dans sa main parce qu'Instagram a disparu de sa poche.
La réponse positive est la plus difficile — et celle que personne, jusqu'ici, ne s'est levé pour nommer.
Section IV — Une école, une scène, un pays.
LeleKai est d'abord une école. Un enseignement encadré des outils d'IA, dispensé dans un réseau grandissant d'écoles européennes, à l'Ouest comme à l'Est, à parts égales. L'enseignant est dans la salle. C'est le jeune qui fait le film. Les outils ne sont pas cachés : ils sont enseignés.
LeleKai est ensuite une scène. Les œuvres que font les jeunes sont montrées — à la présentation de Nice en mai 2026, dans la présence que nous comptons tenir pendant la semaine cannoise dès la troisième année, dans le Dispatch que nous publions toute l'année à travers l'Europe. L'enjeu n'est pas le trophée. L'enjeu, c'est que ce qu'ils créent sorte de la salle de classe. Le monde, un instant, regarde.
LeleKai est enfin un pays. Un petit pays. Les jeunes qui le traversent apprennent à faire de la culture plutôt qu'à la consommer. Les enseignants qui les forment sont rémunérés pour leur temps. Les mécènes qui le soutiennent ont la dignité d'avoir soutenu quelque chose qui a compté, le détail des paliers étant communiqué en privé. Les outils utilisés sont crédités dans le Manifeste des outils. La vision est l'auteur, le modèle est le pinceau. C'est, nous l'espérons, le pays de l'entre-deux.
Section V — Le Manifeste des outils.
Chaque film qu'un jeune réalise au sein de l'école LeleKai déclare ses outils. Chaque modèle employé, chaque version, chaque garantie sur les données d'entraînement que le concepteur de l'outil accepte de donner. Les données d'entraînement aux licences en règle sont mieux notées. L'enseignant qui a encadré le travail est nommé. La déclaration n'est pas un obstacle. C'est une ligne de générique. De la même manière qu'un film mentionne son chef opérateur et son compositeur, il mentionne désormais son modèle et la salle où il a été fait.
Voilà le pays. Une école, une scène, un pays. Une cigogne méditerranéenne qui est revenue. Une plateforme pilotée à travers l'Europe, appelée à grandir année après année jusqu'à une présence pendant la semaine cannoise — jusqu'à ce que quelqu'un d'autre la fasse mieux.
— Directeur de la création · Mai 2026